Marché du livre : le paradoxe de la modernité

0

De notoriété publique, on ne lit plus la même chose ni de la même façon qu’avant. Des supports aux sujets, tout évolue. La numérisation des œuvres joue son rôle dans ce phénomène, mais elle n’est pas seule en cause : rapport au temps, aux loisirs, à la mode, aux supports de consommations… De quoi interroger les professionnels de la chaîne du livre, depuis les auteurs jusqu’aux libraires quant à l’ontologie de leurs métiers.

book-539154_640

Les vertus de l’ennui !

Paradoxe de la modernité : on lit de plus en plus dans l’absolu, mais de moins en moins de livres. Si la France fait un peu figure d’exception, en Angleterre (1), les ventes de livres chutent de 4 % par an, et même de 10 % si l’on ne considère que les livres imprimés.

La (nouvelle) culture des écrans fait figure de premier suspect. « Cette évolution a définitivement consacré les écrans comme supports privilégiés de nos rapports à la culture tout en accentuant la porosité entre culture et distraction, entre le monde de l’art et ceux du divertissement et de la communication », expliquait (2) dès 2008 Oliver Donnat, chargé de recherche au Département des études, de la prospective et des statistiques, du ministère de la Culture et de la Communication. Non sans une certaine lucidité, il ajoutait en outre que « le livre n’est clairement plus, aujourd’hui, le support privilégié et prédominant de la lecture. De plus en plus, nos actes de lecture se situent hors de lui – au profit, notamment, des différents écrans qui nous entourent au quotidien. » Mais l’érosion de la lecture de livres trouve ses prémices dans les années 1980, bien avant donc que le numérique et les écrans n’envahissent nos vies.

L’explication est peut-être alors à chercher justement dans la profusion d’activités et de contenus qui ont pris la place des temps de lecture. « Les ennemis de la lecture, dans notre monde, sont, de manière beaucoup plus massive et profonde, la difficulté de se procurer, dans notre société, les biens qui sont indispensables à la lecture : le silence, la solitude et, de façon provocante, j’aurais envie d’ajouter l’ennui », analyse (3) par exemple Mona Ozouf, historienne. Les nouveaux lecteurs n’ont plus de temps pour lire, ils vont donc à l’essentiel, sans oser la découverte.

Fatale profusion ?

Pour s’y retrouver, les lecteurs sont en demande « de conseils personnalisés, du service, de contenus et informations supplémentaires, à utiliser à sa convenance », explique Sarah Perez de Kurt Salmon, une société d’étude partenaire du Forum d’Avignon. Les nouveaux lecteurs ne lisent plus forcément par curiosité ou goût de la découverte ; ils ne prennent plus le risque de perdre un temps dont il ne dispose plus ou si peu. Les réseaux sociaux sont devenus incontournables pour cela, et c’est un fait, les lecteurs twittent, « like », donnent leur avis. Ces valeurs participatives, collaboratives et d’échanges sont dans l’air du temps.

Les lecteurs déplorent par ailleurs un profond manque d’information en matière de diversité culturelle. « Plus il y a le choix, moins les utilisateurs se sentent en capacité de décider. La simple liste des meilleures ventes doit laisser la place à de meilleurs outils », observe encore Sarah Perez. Les éditeurs eux-mêmes sont confrontés à l’abondance de contenus et certains ambitionnent de s’aider de logiciels pour faire le tri parmi les propositions. La maison d’édition Short Édition travaille ainsi sur un « algorithme de sélection littéraire » qui serait capable de distinguer automatiquement les bons des mauvais manuscrits. « Il ne s’agit pas de remplacer notre Comité éditorial par une machine : plutôt que cette dernière serve de filtrage-assistant, dans une détection, moins de la qualité littéraire, que de l’absence de qualités », insiste tout de même Quentin Pleplé, cofondateur et responsable technique de la maison d’édition. Sur quels critères discriminants ce logiciel serait-il programmé ? La qualité littéraire ? La probabilité de succès des ventes ? Là réside la question.

D’autres éditeurs choisissent de rester sur les méthodes plus traditionnelles et néanmoins éprouvées : la lecture continuelle de nouveaux manuscrits et « l’expertise maison ». « Dans un monde d’internautes assaillis de contenus de qualité souvent faible, nos auteurs, nos marques et entre les deux le talent de nos éditeurs permettent de donner du sens, d’orienter et, au final, de répondre à la demande d’information, de capter l’audience et de la fidéliser », explique ainsi Arnaud Nourry, le PDG des éditions Hachette.

Homo digitalus : et les outils, dans tout ça ?

Mais la consommation culturelle – notamment celle de livres – est également une affaire d’usages : les tablettes, les smartphones et autres liseuses ont en effet bouleversé notre rapport à la lecture, au sens large. Pour Michael Philippe, l’un des fondateurs du Kiosque, une application pour iPad permettant de charger et de lire des journaux et des magazines, « de nouveaux modèles sont à définir, de l’édition à la distribution, qui contribueront à l’émergence de nouveaux formats, de nouvelles expériences de lecture. Dans ce cadre-là, la tablette n’est pas l’ennemi du papier. Elle répond à un nouveau besoin et s’inscrit en complémentarité des anciens usages. Grâce à ces nouveaux formats, plus ludiques, plus interactifs, nous pensons même que la tablette va contribuer à l’explosion de la lecture auprès des nouvelles générations qui s’y étaient désintéressées depuis quelques années. »

Par conséquent, pour les éditeurs, l’enjeu est grand : la maîtrise de ces nouveaux outils découle de la nécessité de rejoindre le lecteur sur ses nouveaux terrains de jeu. Leur challenge : recruter de nouvelles générations de lecteurs, qui n’auraient bientôt plus pour seul point de contact avec l’information que leurs écrans de poche. C’est du moins ce que suggère une étude GfK, parue au mois de mars 2014 : « l’un des enjeux actuels de l’édition est de s’adapter aux nouveaux modes de consommation. Si la lecture reste une activité importante, elle tend à s’effriter et les lecteurs français sont pour moitié des petits acheteurs. Le défi est de réussir à les séduire, tout en conservant une base solide de gros lecteurs ». Un défi qu’entend bien relever Hachette Livre, puisque le groupe « s’apprête à devenir le premier de sa catégorie à tester le bouton « acheter » de Twitter », observe le magazine Challenges qui explique que «  le groupe d’Arnaud Nourry compte ainsi conforter ses bases aux Etats-Unis où le digital représente pas loin de la moitié des ventes en littérature générale. »  Le livre est donc loin d’être une espèce en voie de disparition.

« Peut-être convient-il d’admettre qu’on lit aujourd’hui autrement, sans vouloir à tout prix décréter que c’est mieux ou moins bien », pourrait-on simplement en conclure avec Myriam Revault d’Allonnes. En effet, un esprit darwiniste vous dirait que le monde évolue ; et le livre, avec lui.

(1) http://www.theguardian.com/books/2014/jun/13/self-publishing-boom-lifts-sales-18m-titles-300m

(2) http://www.cairn.info/revue-culture-etudes-2009-5-page-1.htm#no1

(3) http://www.lexpress.fr/culture/livre/mona-ozouf-la-cause-des-livres-est-menacee_1051826.html

Partager.

Les commentaires sont fermés